Le silence médiatique, scientifique et politique

Dans l’espace public et médiatique québécois, la question du « décrochage scolaire » s’énonce presque exclusivement au masculin. Ce cadrage a créé une cécité médiatique, scientifique et politique : parce que les filles réussissent globalement mieux et sont majoritaires à l’université, leurs propres trajectoires de rupture scolaire sont évacuées. Le décrochage des filles est souvent ignoré car il s’accompagne rarement des troubles du comportement que l’on voit plus chez les garçons (indiscipline, opposition), ce qui alerte les équipes pédagogiques. Sur le plan académique, elles n’éprouvent pas nécessairement de grandes difficultés en mathématiques ou en sciences, mais leur distanciation se manifeste par une chute de l’engagement global, masquée par une réussite technique en français qui cache leur détresse.

Contrairement aux garçons dont les difficultés s’expriment ouvertement dès le début du primaire, le processus chez les filles s’amorce de manière interne (anxiété de performance, sentiment d’incompétence, crainte de déplaire) pour s’accentuer fortement au secondaire. Selon les répartitions de Statistique Québec (MEQ), le décrochage féminin se concentre à 66,4 % au cours du deuxième cycle du secondaire (Secondaire III, IV et V). La recherche qualitative montre que les filles ne décrochent pas « contre » l’école, mais plutôt par épuisement psychologique ou par contrainte systémique. L’Institut national de la santé publique du Québec (2023) démontre une corrélation directe entre la dégradation de la santé mentale auto-déclarée et l’indice de risque de décrochage chez les adolescentes.

L’avantage scolaire des filles s’effrite sous le poids de la pauvreté. Les données du Tableau de bord de l’éducation du MEQ (2026) démontrent qu’en milieu fortement défavorisé (IMSE 8 à 10), le taux de sorties sans diplôme ni qualification grimpe à 21,8 %. (Tous sexes confondus). Bien que ce chiffre global soit alarmant, les conséquences à long terme du décrochage sont statistiquement plus sévères pour les femmes sur les plans économique et social.

1. Les raisons qui amènent les filles à décrocher

Les enjeux de santé mentale et de détresse psychologique. C’est le principal vecteur. Les filles qui décrochent affichent des taux d’anxiété, de dépression, d’isolement social et de faible estime de soi nettement supérieurs à la moyenne. Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire de l’ISQ (2024), les filles affichent une détresse psychologique disproportionnée : 8 % des filles prennent des médicaments pour des symptômes d’anxiété ou de dépression, comparativement à 3,8 % des garçons. L’école devient une source de stress.

La lourdeur des responsabilités familiales et de proches aidantes. Dans les milieux défavorisés (IMSE Indice de milieu socio-économique), les filles sont plus souvent sollicitées pour prendre soin des frères et sœurs plus jeunes, assumer des tâches ménagères ou soutenir un parent malade, au détriment de leur propre scolarité.

La maternité précoce. Bien qu’en diminution constante au Québec, la grossesse à l’adolescence demeure un facteur de rupture scolaire ou de transition vers l’éducation des adultes.

L’abandon massif de la pratique sportive chez les filles vers 14-16 ans. Le sport ou les PPP sports-études agissent comme des ancrages. Ils incarnent parfois le dernier sentiment d’appartenance à l’école.

2. Les trajectoires post-décrochage : ce qu’il advient d’elles

Le piège des bas salaires et de la précarité. Contrairement aux garçons décrocheurs qui trouvent malgré tout des emplois bien rémunérés dans des secteurs manuels (construction, usines, transport), les filles sans diplôme sont refoulées vers le secteur des services, du commerce de détail ou de l’aide à domicile. Ces emplois assurent rarement la sécurité financière. Selon les indicateurs du Réseau réussite Montréal (2025), le taux d’emploi des femmes sans diplôme d’études secondaires (DES) n’est que de 25 % (contre 42,3 % pour les hommes) et leur rémunération hebdomadaire moyenne est de 460 $ contre 744 $ pour les hommes.

La pauvreté chronique et la monoparentalité.  Les statistiques de l’ISQ montrent que les femmes sans diplôme du secondaire sont surreprésentées parmi les chefs de familles monoparentales vivant sous le seuil de faible revenu.

Problématiques sociales. La recherche met en lumière une corrélation entre la rupture scolaire des filles et des vulnérabilités systémiques majeures comme la dépendance financière envers un conjoint, un risque accru de violence conjugale et familiale et une surreprésentation dans les réseaux d’exploitation sexuelle.


Analyse @Pierrette Bouchard (2026).
Recherche documentaire et support technique: IA Google

À propos de l'auteur

Je suis politologue et professeure retraitée de l’Université Laval. Au cours de ma carrière, je me suis surtout intéressée aux nouveaux phénomènes sociaux propres à certaines décennies. Tributaire d’une première carrière d’enseignante au préscolaire, je me suis tout particulièrement inspirée de la sociologie de l’éducation appliquée à la science politique. En tant que professeure d’université en administration et politiques scolaires, j’ai participé à l’élaboration de cours portant sur l’éducation à la sexualité; j’ai consacré une première sabbatique à l’étude de la prévention des abus sexuels en milieu familial et scolaire; mais j’ai surtout réalisé un important programme de recherche sur les écarts de réussite scolaire entre les garçons et les filles (10 ans). En tant que féministe, j’ai porté à la réflexion collective le phénomène de la sexualisation précoce des filles ainsi que l’émergence d’un courant masculiniiste réactionnaire alors que j’étais titulaire d’une Chaire de recherche sur la condition des femmes. Cette période intense et stimulante de recherche, de formation et de collaboration avec la collectivité, a précédé mon départ à la retraite,
Depuis, j’ai renoué avec ma passion pour la photographie et la peinture. Je continue de m’intéresser à l’actualité et aux nouveaux enjeux éthiques, politiques et humanitaires qui ne cessent de nous interpeller.

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