Comment expliquer que les débats publics actuels passent presque totalement sous silence l’une des plus grandes réussites de notre réseau éducatif ? Depuis deux décennies au Québec, le taux de décrochage scolaire des garçons a connu une baisse historique, passant de plus de 26 % en 1999-2000 à 16,6 % en 2023-2024. Pourtant, les tribunes médiatiques et politiques continuent de fustiger nos institutions scolaires ainsi que le ministère de l’Éducation.

En choisissant un angle souvent sensationnaliste, on oublie que l’historique statistique est précisément ce qui démontre la vitesse de croisière et la réussite de nos interventions. Ce silence persistant n’est pas seulement injuste pour les institutions : il occulte la recherche scientifique québécoise, le travail des équipes de terrain, l’implication essentielle des parents et, surtout, la persévérance et les efforts des jeunes eux-mêmes. Pourquoi choisir de taire une telle progression ?


Les leviers d’une réussite collective

Ce progrès significatif n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une solide ingénierie éducative et d’un savoir collectif québécois. Entre 1995 et 2005, la production scientifique s’est intensifiée avec la création de centres de recherche dédiés comme le Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES) en 1992 et le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) en 2001. Leurs travaux ont permis de documenter scientifiquement le phénomène et de mobiliser la population à travers des successions de conférences et d’interventions locales.

Parallèlement, le ministère de l’Éducation et les écoles de quartier ont déployé des mesures structurantes : la diversification des parcours au secondaire (comme la formation menant à un métier semi-spécialisé), la stratégie nationale « L’école, j’y tiens ! » en 2009, l’introduction des approches orientantes et un virage majeur vers l’orthopédagogie dès le primaire. La baisse du décrochage est internationale, s’inscrivant dans des mutations documentées par l’OCDE; il est donc fallacieux de blâmer les institutions québécoises pour les défis restants. Taire la réussite des garçons revient notamment à effacer la motivation de ceux qui se sont accrochés, le dévouement du personnel scolaire et l’investissement des 


L’hypothèse de la polarisation des classes sociales

Si le succès est réel, pourquoi maintenir un discours de crise systémique ? Une première explication se trouve dans la politisation du débat autour des structures scolaires. Pour une partie de la gauche québécoise et de la classe moyenne, la crise du décrochage est utilisée comme un levier pour dénoncer l’école privée et le mécanisme d’écrémage qui appauvrit le réseau public.

Il est toutefois paradoxal de faire du décrochage le cheval de bataille de cette lutte, puisque les écoles privées affichent un taux de décrochage (9,5 %) quasi inexistant chez les garçons soutenus par le capital socio-économique de leurs familles. 

Admettre que le réseau public régulier s’améliore, malgré l’écrémage, affaiblirait l’argument d’une faillite du système, un narratif nécessaire pour exiger une ré-allocation des fonds publics vers d’autres projets jugés  prioritaires.

L’école, un laboratoire de la résistance patriarcale ?

Il existe cependant un courant sous-terrain beaucoup plus profond, lié aux rapports sociaux entre les sexes. L’école est  désormais le laboratoire où se joue la résistance patriarcale face à la réussite des femmes. C’est au milieu des années 1980 que s’est produit le point de bascule historique où les filles ont commencé à dépasser les garçons dans l’obtention du diplôme secondaire, y compris en mathématiques et en sciences. Cette cohorte de femmes a eu le temps de faire le cégep, d’entrer à l’université en grand nombre et d’investir des disciplines traditionnellement masculines et hautement rémunérées telles que l’administration, la médecine ou le droit. Elles sont devenues des compétitrices directes sur le marché du travail mieux rémunéré.


Dans ce contexte, réactiver sans cesse un sentiment d’injustice ou d’inégalité à l’endroit des garçons à l’école agit comme un facteur sous-jacent de résistance masculiniste. Sans en débattre ouvertement sur la place publique — ce qui serait socialement mal reçu —, instrumentaliser les difficultés passées des garçons permet de projeter un sentiment d’iniquité qui justifierait, plus tard, le maintien des privilèges masculins sur le marché de l’emploi. Ces sentiments sont de puissants facteurs de cohésion sociale : ils permettent de souder des milieux masculins hétérogènes autour de stéréotypes perçus comme innés ou acquis à travers la culture viriliste actuelle des réseaux sociaux et des sports violents.

Cette focalisation répétée remplit une autre fonction politique : elle assure un désintérêt envers les difficultés des filles. Pourquoi, dans ce débat public, n’y a-t-il aucune préoccupation pour les filles de milieu populaire qui abandonnent l’école en silence ?


Pourquoi?


La question qui balise cette réflexion est  centrée sur le « pourquoi ». Pourquoi ne pas avoir réajusté le discours sur la problématique sociale des garçons, (élevée au rang de priorité nationale), après avoir constaté leurs progrès majeurs sur le plan de la persévérance scolaire ? Pourquoi ne pas avoir parlé de l’abandon scolaire des filles de milieu populaire autant que de celui des garçons? Pourquoi ne pas être revenu au point le plus significatif de la situation des jeunes en difficulté et à risque d’abandon, le milieu d’origine ?

Serait-on face à des enjeux concernant la protection des emplois pour les hommes, la protection des carrières et la préservation des positions de pouvoir? Tout particulièrement chez les mieux nantis …, au détriment d’une lecture juste et équitable de notre  société et de son système d’éducation ?

@Pierrette Bouchard  (2026)

 Recherche documentaire et soutien technique : IA Google

Références bibliographiques et sources officielles

  1. 1.Ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Tableau de bord de l’éducation : Indicateurs de diplomation et de qualification par cohorte au secondaire. Québec : Gouvernement du Québec.
  2. 2.Institut de la statistique du Québec (ISQ). Taux de sorties sans diplôme ni qualification au secondaire selon le sexe (Données de la cohorte 1999-2000 à 2023-2024). Québec : Vitrine des 15-29 ans.
  3. 3.Statistique Québec. Indicateurs de la persévérance scolaire et des cheminements scolaires au Québec. Québec : Gouvernement du Québec.
  4. 4.Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES).Historique et axes de recherche sur la persévérance éducative (Fondé en 1992). Québec : Université Laval.
  5. 5.Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ).Mission, transfert de connaissances et historique du soutien au réseau scolaire (Fondé en 2001). Montréal.
  6. 6.Statistique Québec (Vitrine de l’Égalité des genres). Compilations historiques sur la diplomation universitaire et les domaines d’études selon le sexe au Québec. Québec : Ministère du Conseil exécutif.

À propos de l'auteur

Je suis politologue et professeure retraitée de l’Université Laval. Au cours de ma carrière, je me suis surtout intéressée aux nouveaux phénomènes sociaux propres à certaines décennies. Tributaire d’une première carrière d’enseignante au préscolaire, je me suis tout particulièrement inspirée de la sociologie de l’éducation appliquée à la science politique. En tant que professeure d’université en administration et politiques scolaires, j’ai participé à l’élaboration de cours portant sur l’éducation à la sexualité; j’ai consacré une première sabbatique à l’étude de la prévention des abus sexuels en milieu familial et scolaire; mais j’ai surtout réalisé un important programme de recherche sur les écarts de réussite scolaire entre les garçons et les filles (10 ans). En tant que féministe, j’ai porté à la réflexion collective le phénomène de la sexualisation précoce des filles ainsi que l’émergence d’un courant masculiniiste réactionnaire alors que j’étais titulaire d’une Chaire de recherche sur la condition des femmes. Cette période intense et stimulante de recherche, de formation et de collaboration avec la collectivité, a précédé mon départ à la retraite,
Depuis, j’ai renoué avec ma passion pour la photographie et la peinture. Je continue de m’intéresser à l’actualité et aux nouveaux enjeux éthiques, politiques et humanitaires qui ne cessent de nous interpeller.

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