I. Introduction : L’école québécoise face à ses contradictions

L’école québécoise traverse une crise de cohésion qui s’invite régulièrement au cœur de l’actualité récente. Entre les débats polarisés sur « l’école à trois vitesses » — qui segmente le parcours des élèves entre le réseau privé, les programmes publics sélectifs et le public régulier — et les constats alarmants sur la sous-diplomation des garçons, le diagnostic est souvent posé avec une charge émotive forte. Pourtant, derrière les cris d’alarme et les recettes pédagogiques miracles, se cache un enjeu profondément politique qui touche aux fondements mêmes de notre pacte social. Le décrochage scolaire, particulièrement celui des garçons, ne peut plus être traité comme une simple somme d’échecs individuels ou une fatalité de genre. Il s’agit d’une véritable construction sociale et relationnelle qu’il convient de décortiquer à la racine.

II. Le triptyque conceptuel : déconstruire la ségrégation sans sensationnalisme

Pour bien poser le problème, il est impératif de manipuler le concept de « ségrégation » avec la plus grande rigueur intellectuelle. Spontanément, l’esprit humain associe ce terme à un processus intentionnel, à une volonté politique délibérée d’exclure un groupe, à l’image des régimes de séparation légale de l’histoire. Ce n’est évidemment pas le cas du Québec contemporain.

La ségrégation qui sévit dans notre réseau scolaire est plutôt systémique et structurelle. Elle opère en silence, sans intention apparente, par le simple jeu de règles et de structures que l’État maintient et tolère. En finançant publiquement un réseau privé concurrent et en permettant l’essor de filières publiques enrichies — initialement conçues pour freiner l’exode vers le privé —, le système a mécaniquement institutionnalisé un mécanisme d’écrémage.

Au point de départ, ce modèle fonctionne inévitablement sur un clivage de classes sociales. Bien que la sélection se réclame du mérite académique ou du talent, elle opère un premier tri invisible : sont sélectionnés les élèves les plus forts, certes, mais surtout ceux et celles dont les parents possèdent les moyens financiers pour assumer les coûts du privé, ou le capital culturel pour naviguer dans le labyrinthe des examens d’admission du public sélectif. À l’autre bout de la chaîne, les enfants des milieux populaires se retrouvent massivement concentrés dans les classes régulières du public, un espace appauvri par cette « fuite » des performants-e-s.

Dès lors, une question politique fondamentale surgit : comment un État, dont le système éducatif se donne officiellement pour mission d’offrir une « école pour tous et toutes », peut-il tolérer de laisser ainsi échouer les enfants des milieux populaires ? Ce constat est d’autant plus aberrant qu’il entre en contradiction directe avec les impératifs économiques du Québec actuel, où la rareté de la main-d’œuvre qualifiée et le déploiement de grands projets industriels et technologiques nationaux exigeraient, au contraire, une valorisation maximale de tous les talents disponibles.

III. Déconstruction de la trajectoire d’exclusion : le rôle des acteurs et des structures

Pour comprendre comment ce clivage de classes se traduit au quotidien, il faut observer la mécanique fine des établissements. Le point de bascule où la vulnérabilité d’un élève se transforme en trajectoire d’abandon institutionnel n’est pas soudain ; il se construit pas à pas, à l’intersection des choix politiques du ministère, de la gestion des directions d’écoles et des interactions dans la classe.

Le principal moteur de cette exclusion réside dans l’affaiblissement de la mixité sociale. En tolérant l’écrémage, l’État a transformé la classe ordinaire du secteur public en un incubateur de difficultés. Les enseignants-e-s, bien que dévoué-e-s, se retrouvent face à des groupes lourds, privés des leaders académiques qui agissent normalement comme des moteurs d’émulation. Les directions d’écoles, prises dans une logique de saine gestion ou de concurrence pour attirer les clientèles, n’ont souvent d’autre choix que de gérer les flux d’élèves plutôt que de briser ces dynamiques. La trajectoire d’abandon s’amorce lorsque l’institution cesse d’offrir un horizon de réussite à l’élève pour ne plus devenir qu’un lieu de gestion comportementale.

IV. La mécanique fine de la persévérance : ce qui sépare la réussite du décrochage

C’est ici qu’il faut introduire une nuance fondamentale pour éviter les raccourcis : le décrochage ou la persévérance ne relèvent pas des capacités cognitives brutes des élèves. Les garçons qui quittent l’école ne sont pas moins intelligents que ceux qui restent. La rupture est une construction purement sociale et relationnelle.

Il importe toutefois de rappeler que l’école n’est pas le point de départ des inégalités. Des facteurs structurels majeurs jouent un rôle déterminant bien avant même l’entrée de l’enfant dans le système scolaire. Le niveau de scolarité de la mère, le degré de valorisation de l’école au sein de la cellule familiale, ainsi que l’exposition précoce à la lecture et à la littératie à la maison constituent des prédicteurs puissants de la trajectoire à venir. Ces conditions initiales agissent comme un filtre invisible, léguant à certains enfants un bagage culturel en parfaite adéquation avec les attentes de l’institution, tandis que d’autres doivent composer avec un fossé initial à combler.

Une fois le parcours scolaire amorcé, les recherches en sociologie et en psychologie de l’éducation démontrent comment ces déterminants s’articulent avec la réalité du réseau public :

Le noyau commun de la réussite : Au-delà du sexe ou de l’origine sociale, la persévérance repose sur un triptyque bien documenté par les chercheurs en adaptation scolaire (notamment les travaux de Michel Janosz) : le développement de l’autorégulation, le maintien de l’engagement cognitif et, surtout, un fort sentiment d’appartenance à l’école. Si le capital culturel familial demeure le prédicteur le plus puissant, des mesures d’équité scolaires bien ciblées peuvent atténuer le poids de l’origine sociale. L’école peut neutraliser les barrières de classe, mais à une condition : qu’elle apprenne à intégrer davantage et à valoriser les codes culturels et les réalités des milieux populaires au lieu de les rejeter au nom d’une norme unique.

Le contexte sociohistorique de la réussite des filles : La trajectoire généralement plus longue des filles s’explique en grande partie par l’impact historique du mouvement des femmes vers l’égalité. La prise de conscience collective de l’importance de l’autonomie financière et de la capacité à gagner sa vie sans dépendre d’un compagnon a transformé les dynamiques éducatives familiales. Le discours mère-fille, axé sur l’émancipation par les études, agit comme un puissant moteur de persévérance.

La vulnérabilité contextuelle au sein de la classe : À l’inverse, un garçon fragilisé sur le plan scolaire se montre statistiquement très sensible à la composition de son groupe-classe. S’il est issu d’un milieu où les déterminants initiaux sont faibles et qu’il se retrouve entouré de pairs eux-mêmes en difficulté au public régulier, le risque de rupture augmente de façon exponentielle. Les « garçons résilients » — ceux qui persévèrent au public malgré un contexte défavorable — sont presque toujours ceux qui ont bénéficié d’une structure d’encadrement claire, d’un soutien parental fort ou d’une alliance relationnelle significative avec un intervenant pivot.

V. Le cœur de la thèse : l’auto-exclusion et la dualité opposition/résistance

Si les structures scolaires portent une responsabilité indéniable dans l’écrémage des effectifs, l’hypothèse d’une ségrégation purement subie de manière passive ne suffit pas à expliquer le décrochage des garçons de milieux populaires. Il faut y introduire le concept, beaucoup plus heuristique, d’auto-exclusion. Pour un grand nombre de ces adolescents, l’abandon de l’école n’est pas seulement le résultat d’un échec académique, mais le produit d’une culture de la dualité, oscillant entre une posture d’opposition et un désir de résistance face à l’institution.

Cette dynamique rappelle les travaux classiques du sociologue Paul Willis (L’école des ouvriers), qui démontrait comment les garçons de la classe ouvrière développent une contre-culture scolaire. À leurs yeux, l’école exige une posture de soumission passive, de conformisme et d’écoute qui entre en contradiction directe avec leur identité. Aujourd’hui au Québec, cette dualité s’est doublée d’une dimension politique inquiétante : le rejet de la culture scolaire s’arrime parfois à des valeurs anti-intellectuelles et anti-élites, souvent alimentées par des discours populistes. Réussir à l’école, bien écrire, aimer la lecture devient, dans l’imaginaire de certains sous-groupes, le signe d’un alignement sur une élite déconnectée.

Cette tension s’enracine profondément dans la construction des stéréotypes sexuels, un enjeu que nous avons largement documenté dans nos travaux antérieurs (Bouchard et St-Amant, St-Amant notamment dans Les garçons et l’école). Nos recherches ont mis en lumière la prévalence et la rigidité des stéréotypes de genre dès le primaire et le secondaire. Pour un garçon issu d’un milieu populaire, l’affirmation de soi et la quête de virilité passent souvent par des marqueurs traditionnels : la force physique, la performance sportive, la rébellion face à l’autorité institutionnelle ou l’accès rapide à l’indépendance financière par le travail manuel. Les médias sociaux sont également porteurs d’une forme  de pensée magique qui laisse croire que l’on peut devenir millionnaire en étant influenceur ou par le biais de découvertes miraculeuses et peu crédibles.

Dès lors, un clivage majeur s’opère dans les représentations de la masculinité selon la classe sociale :

  • Les garçons des milieux favorisés (que l’on retrouve massivement au privé ou dans les filières sélectives du public) intègrent une vision de la masculinité où la performance scolaire est valorisée. Pour eux, l’école est perçue comme un instrument de pouvoir, un vecteur d’affirmation sociale et politique, et la clé d’accès à des emplois de haut statut.
  • Les garçons des milieux populaires, à l’inverse, perçoivent trop souvent l’école comme un espace restrictif qui retarde leur entrée dans l’âge adulte et le monde productif. L’adhésion stricte aux stéréotypes de genre agit alors comme un piège identitaire : en voulant affirmer leur masculinité par l’opposition à la culture écrite, ils s’auto-excluent du système et reproduisent, bien malgré eux, leur propre subordination sociale.

Il est d’ailleurs révélateur de constater le silence statistique persistant autour des filles de milieux populaires en difficulté scolaire. Parce que leur refus des normes scolaires prend des formes moins perturbatrices pour l’ordre de l’établissement — se traduisant souvent par du retrait ou de l’effacement plutôt que par de la confrontation —, elles demeurent l’angle mort de ce débat public. Pourtant, leur détresse et leur exclusion sociale à long terme sont tout aussi réelles, confirmant que le prisme de la classe sociale reste le dénominateur commun de l’exclusion./

VI. Pour une intervention émancipatrice : transformer l’opposition en résistance critique

Reconnaître cette dualité est capital pour cibler des interventions qui dépassent les mesures punitives ou les simples programmes de motivation superficiels. Le défi de l’école moderne n’est pas de mater la culture des garçons de milieux populaires, mais d’aider les intervenants et les enseignants à concevoir une intervention émancipatrice capable de transformer l’opposition destructrice en une véritable résistance intellectuelle.

Comme le soulignait le théoricien de la pédagogie critique Henry Giroux dans Theory and Resistance in Education :

« La résistance doit avoir une fonction révélatrice, elle doit contenir une critique radicale de la domination et un projet de possibilité émancipatrice. »

L’insolence, le chahut ou le désinvestissement du garçon fragilisé sur le plan scolaire ne doivent plus être décodés comme des problèmes disciplinaires isolés, mais comme le matériau brut d’une critique sociale insatisfaite. L’école doit offrir des espaces pour accueillir cette culture populaire — ses codes de masculinité, son langage, ses intérêts (qu’ils passent par le sport, la culture numérique ou les réalités ouvrières) — pour les intégrer et les valoriser au sein de l’espace académique plutôt que de les proscrire.

Cette transformation exige de rompre avec ce que Paulo Freire nommait « l’éducation bancaire », un modèle descendant où l’enseignant dépose passivement un savoir standardisé dans la tête de l’élève. Dans La Pédagogie des opprimé·es, Freire rappelle que :

« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde. »

En s’inspirant de cette philosophie, les praticiens de l’éducation peuvent transformer la classe en un lieu de dialogue horizontal. En utilisant les tensions vécues par ces jeunes (le rapport à l’autorité, la précarité économique, les stéréotypes de genre) comme objets d’étude et de débat, l’école cesse d’être perçue comme un outil d’assimilation élitiste. Elle devient l’arme intellectuelle par excellence permettant aux garçons des milieux populaires de comprendre, de nommer et de contester leur propre position sociale.

Sur le plan très concret de l’intervention enseignante journalière, la pédagogie du problème selon Freire (Problem-posting education) apparaît très prometteuse. Plutôt que d’imposer des textes déconnectés de leur réalité, utiliser les tensions vécues par ces garçons (emploi précaire, stéréotypes, rapport aux autorités locales) comme objets d’étude en classe. L’école devient l’outil pour comprendre et remettre en question leur propre subordination .

Pour que l’école québécoise devienne réellement inclusive et réponde aux besoins criants de notre société, l’État et ses acteurs doivent cesser de tolérer l’écrémage silencieux de sa base. C’est en redéfinissant le rapport des garçons populaires à la culture écrite, non pas comme une soumission, mais comme un vecteur d’affirmation politique saine et d’émancipation, que nous parviendrons à rebâtir une école véritablement commune.

À propos de l'auteur

Je suis politologue et professeure retraitée de l’Université Laval. Au cours de ma carrière, je me suis surtout intéressée aux nouveaux phénomènes sociaux propres à certaines décennies. Tributaire d’une première carrière d’enseignante au préscolaire, je me suis tout particulièrement inspirée de la sociologie de l’éducation appliquée à la science politique. En tant que professeure d’université en administration et politiques scolaires, j’ai participé à l’élaboration de cours portant sur l’éducation à la sexualité; j’ai consacré une première sabbatique à l’étude de la prévention des abus sexuels en milieu familial et scolaire; mais j’ai surtout réalisé un important programme de recherche sur les écarts de réussite scolaire entre les garçons et les filles (10 ans). En tant que féministe, j’ai porté à la réflexion collective le phénomène de la sexualisation précoce des filles ainsi que l’émergence d’un courant masculiniiste réactionnaire alors que j’étais titulaire d’une Chaire de recherche sur la condition des femmes. Cette période intense et stimulante de recherche, de formation et de collaboration avec la collectivité, a précédé mon départ à la retraite,
Depuis, j’ai renoué avec ma passion pour les chats, la photographie et la peinture. Je continue de m’intéresser à l’actualité et aux nouveaux enjeux éthiques, politiques et humanitaires qui ne cessent de nous interpeller.

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